Personnage à la fois discret et attachant pour ceux qui l’ont connu, Robert GENSBURGER, enseignant et ancien responsable du labo photo de l’Ecole Spéciale est décédé le 6 janvier 2012 et a été enterré en présence de ses proches le 12 janvier 2012 à Lèves, près de Chartres.
Son épouse, Jacqueline, nous a transmis les textes qui ont été lus lors de son inhumation.
Robert mon amour,
Tu es parti de ce monde beaucoup trop tôt parce que ton corps te faisait souffrir mais avec Samuel et Benjamin tes deux trésors, tes deux bonheurs, nous ne continuons pas notre route sans toi parce que maintenant tu es en nous, tu coules dans nos veines.
C’est pour cela que nous ne nous sentirons pas seuls. Et à chaque geste que nous ferons, à chaque action que nous accomplirons, tu viendras donner ton avis, faire une réflexion, mettre ton grain de sel. Et continuer à faire le pitre.
A chaque joie, à chaque réussite, à chaque victoire que nous vivrons, tu participeras à la fête et tu te réjouiras avec nous.
Tu continueras à nous aimer et à nous protéger parce que jamais tu n’as failli à tes obligations d’amour et de fidélité indéfectibles.
Nous 3 nous le savons et les amis et la famille que tu laisses derrière toi le savent aussi.Tu t’es battu comme un lion avec ce monstre qui t’a attaqué. Toujours fort dans ta tête, sans jamais baisser les bras. Quand ton corps a été pris trop fortement dans les tenailles de la maladie, sans pour cela être dégradé, tu t’es délicatement éclipsé, tu as filé à l’anglaise parce que tu avais décidé de ne pas souffrir et de ne pas nous faire souffrir.
Je te remercie pour cela.
Tu t’es donné l’autorisation de t’en aller même si comme tu me l’as dit, tu serais bien resté encore un peu.Nous nous battrons pour continuer dans la douceur avec laquelle tu nous as enveloppés toutes ces années. La douceur entre nous, la douceur avec les autres. Et tes enfants la transmettront à leur tour à leurs enfants.
Ton rêve c’était d’aller en Mongolie, alors vas-y maintenant que tu es libre. Vole avec les oiseaux que tu aimais tant au milieu des paysages sans fin et de la nature qui te fascinait. Tu nous montreras les belles photos que tu as faites à ton retour.
A toi mon premier amour, et celui de ma vie. Je te remercie pour toutes ces années baignées de chaleur et de lumière pendant lesquelles je n’ai jamais eu froid. Et toi non plus tu n’auras pas froid parce que tu restes dans mes bras, tu restes dans nos bras.
Discours de Paul
Cher Robert,
Nous avons toujours été empêtrés avec les mots, on se prenait les pieds dedans, tous les deux.
Encore aujourd’hui, tu vois, les mots ne passent pas à travers la gorge.
C’est une vielle histoire entre nous que cette histoire de mots. Je me souviens – c’est mon premier souvenir de toi – d’un jour, à Varsovie. Je devais avoir 7 ou 8 ans. Tu es venu à la maison, je t’ai ouvert, ma mère n’était pas encore là et on est restés là, plantés comme ça, l’un en face de l’autre. Tu connaissais à peine quelques bribes de polonais ; je ne connaissais aucun mot de français, à part quelques marques de voitures. Alors tu t’es installé devant une table et tu t’es mis à dessiner au feutre bleu des formes étranges, comme des plantes entrelacées, des formes arrondies très fluides, des motifs qu’on retrouve parfois dans tes photos. Puis après – mais peut être était ce un autre jour – nous nous sommes promenés le long de la Vistule. De temps en temps, chacun lâchait un mot. Tu le disais en français, je te le rendais en polonais. Et le temps passait ainsi, de manière improbable sur ces bords du fleuve. Tout était fluide sauf les mots.
A y réfléchir, je crois que nous avons passé les années à être complètement mono syllabiques tous les deux.
La vie coulait et tu étais toujours là. Je peux te l’avouer maintenant : j’avais été surpris en arrivant en France, dans cette petite bicoque d’immigré, une pièce, cuisine, rue de la Citadelle, à Arcueil, d’apprendre que nous allions habiter ensemble ; encore plus surpris d’apprendre que tu avais épousé ma mère. Là aussi les mots avaient curieusement fait défaut. Mais le plus remarquable, c’est justement que tu as toujours été là, avec une réelle présence, une réceptivité vive. Ta générosité à toi, elle était dans cette perceptivité sensible. Je ne sais pas comment tu te débrouillais, mais tu avais des radars, tu captais les situations, tu captais les gens, tu captais les états d’âme et tu as capté beaucoup du mioche silencieux que j’étais.
Alors quand je dis que nous étions mono syllabiques, il n’y à là aucune amertume. Parce qu’au long des années, j’ai vraiment senti ta présence, tu étais vraiment là ; puis nous avons partagé beaucoup au delà des mots, au delà du bavardage, au delà du baratin comme tu dirais peut-être.
C’est bête à dire, mais pour l’essentiel, je voudrais te remercier d’avoir été là, de l’avoir été avec cette forme d’évidence attentive et constante. Avec cette constance, tu as apporté un minimum de continuité dans une histoire familiale passablement folle – tu ne le savais pas tout ça quand tu avais pioché la mère et que tu avais eu le fils en prime. Une histoire faite de discontinuités, de ruptures. Rupture de la guerre et de la shoah. Rupture du stalinisme. Rupture des divorces, ruptures du départ de la Pologne, rupture de la langue etc.
Voilà, au fond ma gratitude – je veux dire une part de ma gratitude à ton égard tient justement au fait même de ta présence attentive et sensible. Tu n’as pas été là à moitié. Tu avais beau faire le clown, le pitre, le farceur, déconner tout le temps, au fond tu as été étonnamment sérieux. Tu faisais le comédien, tu moquais ceux qui se prennent au sérieux, les philistins, les gros pleins d’être, et pourtant, dans ma famille, tu es incontestablement celui qui a le plus réduit la part de comédie en lui. La comédie de la vie, tu la jouais très sérieusement.
Hier, quand j’ai demandé à Yaël, ma fille, pourquoi elle voulait venir aujourd’hui, elle m’a répondu : « mais Robert, c’est un peu comme un grand père pour moi» ; soudain, hier, j’ai réalisé que tu étais sa seule figure de grand père connu. Alors si elle, elle dit cela, je peux dire aussi bien que tu as été un peu comme un père, et quand je dis « un peu », c’est juste que les mots entre nous continuent de nous embarrasser, qu’on continue de s’empêtrer dedans et que je me cache « un peu » derrière ce que dit Yaël qui a exactement l’âge que j’avais quand je t’ai connu. Je sais bien que tu te serais inquiété pour elle aussi, que tu lui aurais demandé, l’air bougon, si elle avait bien accroché une lumière sur son vélo.
Au delà des mots, sois certain que ces arabesques, que ces plantes entrelacées que tu dessinais au feutre bleu continuent de nourrir le fil du temps, pas seulement de notre mémoire, mais bel et bien la trame du présent, la trame de nos vies, de nos existences avec cette même forme d’évidence qu’était devenue ta présence dans ma vie.
Adieu Robert, que la terre te soit légère
Discours de Pauline
Shammaï disait : « emor meat vaassé harbé vehaavé mekabel eth kol hadam besever panim yafoth, parle peu et agis beaucoup, et accueille tout le monde avec affabilité » (Avoth I,15). Robert Gensburger était un homme qui connaissait le poids des mots, savait les utiliser à bon escient pour faire sourire sérieusement, rire avec gravité, prendre avec légèreté le tourment. Il préférait les actes de générosité aux longs discours. C’était un homme de cœur sur qui on pouvait toujours compter.
« Grâce à Adolph, disait-il, je suis né à Clermont-Ferrand ». Robert employait la dérision pour interpréter une réalité absurde ou douloureuse et la maintenir à distance dans une sensibilité à fleur de peau. « La seule chose absolue dans un monde comme le nôtre, disait Albert Einstein c’est l’humour ».
C’est en fuyant les Allemands que sa famille était partie d’Alsace, Mulhouse et Colmar ; sa mère Fanny travaillait dans la boucherie cachère de son père à Colmar, son père vendait des chapeaux puis fut comptable à l’usine Peugeot.
En Auvergne, Robert fut caché par la famille Caja, couple catholique qui n’avait pas d’enfants et qui prit Robert sous ses ailes protectrices. Robert garda des contacts plus tard avec eux, il allait faire de la pêche avec M. Caja et lui voua une reconnaissance éternelle. Il se souvenait des alertes pendant lesquelles il se cachait dans le charbon et son père et sa mère partaient dans la campagne.
Il perdit un oncle en déportation, un autre fut fait prisonnier et eut la vie sauve. Robert enfouit ces souvenirs très loin dans sa mémoire mais il craignait un retour de l’antisémitisme dans un contexte de crise.
La famille revint à Mulhouse après la guerre, entre-temps Eliane était née en 1943 et Gérard en 1946. Les frères et sœurs étaient très liés et même si plus tard Eliane s’installa en Israël, ils restèrent toujours proches ainsi qu’avec sa fille Eve.
Il était l’aîné et le modèle pour les puînés, poursuivant l’enseignement de ses parents.
Enfant, Robert prit le chemin de l’école pour quelque temps mais à ce moment les études ne l’intéressaient guère et son père lui proposa d’être frigoriste ou photographe.
C’est ainsi que sa passion pour la photographie naquit. A travers cet art, il pouvait être discret pour mieux percevoir la nature qu’il admirait, il saisissait l’instantanéité du moment pour mieux transmettre cet émerveillement allant à l’essentiel dans une simplicité déconcertante.
Il aimait surprendre et présentait ses photographies comme des énigmes. Il fallait deviner ce qu’il avait capturé par son regard, filtré par l’objectif. Et lire la perplexité sur le visage de ses admirateurs l’amusait tout autant que de dévoiler le sujet après avoir savouré le mystère dont il était seul pour un instant le détenteur.
Tout était dans cette si belle nature qui n’avait pas besoin des mains humaines pour être transformée, qui disait la pérennité et distillait le merveilleux.
A Dijon, Robert fut apprenti auprès d’un maître photographe très formateur. La journée il apprenait de lui, le soir, c’est Robert qui l’aidait à se tenir debout.
Il rencontra à ce moment des étudiants de la faculté des Sciences. Tous ensemble, ils se levaient à 4h00 du matin pour observer et baguer les oiseaux. L’ornithologie le passionna et il savait reconnaître les oiseaux à leur chant.
Puis il passa quelque temps à Strasbourg où il fut photographe du théâtre national.
Quand la guerre d’Algérie commença, il s’engagea dans l’armée de l’air pour prendre des clichés et ne pas participer directement au conflit.
Par la suite, il travailla dans plusieurs studios, pour les éditions Skira de livres d’art, au studio Etel du boulevard Saint-germain où il faisait des reportages de mariages et suivait les stars, puis chez Philips.
Une bourse lui permit alors de partir à Varsovie, à l’école des Beaux-Arts, où il côtoya les grands affichistes polonais.
C’est à Varsovie qu’il rencontrera Karina Fishman et son fils Paul, avec qui il vécut pendant treize ans à Paris. Paul trouva en Robert un père solide, très humain, un homme droit sur qui l’on pouvait compter. Ils restèrent en contact jusqu’à ces derniers jours où la petite Yaël vint rendre visite à celui qui était « comme un grand-père » pour elle.
De retour à Paris, le directeur de l’Ecole Spéciale d’Architecture l’apprécia beaucoup et lui proposa de créer un laboratoire de photographie dans un pavillon au fond du jardin. Il enseigna aux étudiants, et intimidé par l’amphithéâtre, questionna sa légitimité. Pourtant, étudiants et collègues sont enchantés de son travail, apprécient son grand calme, sa gentillesse, sa serviabilité.
Il prend la parole et devient déléguée syndicaliste engagé, fait parti du comité d’entreprise, défend les droits de tous, animé d’un grand esprit de justice, révolté par les étroitesses.
Il travaillera à l’Ecole pendant plus de trente ans.
Lors d’un séminaire d’Architecture Vernaculaire, une étudiante se tordit la cheville, il vint à son aide et c’est ainsi qu’il rencontra Jacqueline Cohen, qui devint sa femme. En 1985, ils s’installèrent ensemble et ne se quittèrent plus. Il aimait le côté séfarade de sa famille un peu plus exubérant que le sien. Ils trouvèrent en chacun des compagnons de vie, partageant les mêmes valeurs, le souci des autres passant toujours avant eux-mêmes ; ils savaient faire la cuisine avec goût et accueillir avec une grande générosité.
En 1994 naquit Samuel puis Benjamin deux ans plus tard qui firent sa fierté. Robert fut un père admirable. Il se leva la nuit pour eux, allait les chercher à l’école, passa avec eux les journées où ils étaient malades et les éleva aux côtés de Jacqueline en leur transmettant les valeurs essentielles de droiture, de justice et de générosité. Il n’était jamais autoritaire, leur faisait même des grimaces pour les faire rire sans jamais se prendre au séreux. Il fallait réviser ses leçons et poursuivre ses études. Il considérait qu’il avait eu de la chance d’être parvenu là où il était en ayant un parcours non traditionnel.
La retraite fut pour lui l’occasion de se consacrer encore davantage à sa famille et ses amis à qui il rendait de nombreux services, discrètement, sans faire de bruit, parce que cela allait de soi. Dans son art, il allait toujours à la quête de l’essentiel, du pur et du simple, aimait les films en noir et blanc ; il était fasciné par les grands espaces et pouvait arrêter sa voiture pour prendre un cliché d’un héron cendré au loin qu’il était seul à avoir vu.
Il fit quelques expositions à Chartes, aimait jouer des percussions avec ses amis de Lèves, malgré son sens (très) limité du rythme.
Rire, boire et manger, passer du temps avec sa femme et ses enfants qu’il aimait tant, tel était son bonheur quotidien. Il lisait passionnément des ouvrages philosophiques, Moïse Maimonide, Hanna Arendt, Alain Finkielkraut et son esprit ne cessait de s’instruire, sans jamais se scléroser.
Robert fut très heureux de la bar-mitswa de Samuel et de Benjamin, lui qui l’avait faite à Vichy, hébergé par des juifs allemands. Il sut transmettre à ses fils l’importance d’être juif, de se rattacher à une histoire et une identité, à un peuple. Il n’a jamais voulu se rendre en Israël de peur que son rêve ne soit déçu par une réalité contrastée, souhaitant profondément la paix
Face à la maladie qui l’a arraché trop vite, Robert ne s’est jamais plaint. Il a montré là encore, sa force de caractère, son calme et sa patience, sa capacité d’adaptation. Il ne se mettait que très rarement en colère et résolvait les conflits en disant « tout cela n’a pas d’importance !».
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux,. » écrivait Marcel Proust. Robert aurait sans doute aimé voyager davantage mais à travers les émissions sur la nature qu’il regardait, il se transportait dans un ailleurs dépaysant, avec une seule valise qui contenait tout. Car il ne lui fallait que peu de choses à Robert pour être heureux ; il savait se contenter de l’essentiel et l’exprimait avec reconnaissance par ces simples mots : « on est richement bien ! »
Robert Gensburger, nous laissera le souvenir d’un être d’exception qui était toujours présent pour les autres, leur bonheur faisant le sien, cherchant toujours la justice comme nous le demande notre tradition, tsedek tsedek tirof, la justice, la justice tu la poursuivras. Que son souvenir soit source de bénédiction. Amen.RPB

Que de tristes nouvelles en ce début d’année.
Ce sont tous mes anciens professeurs qui rejoignent l’Eternité !!!
Après Vacheret , c’est au tour de Gensburger !
Ils étaient tellement bien dans la vie !
Allez, buvons à leur retrouvailles !!!
Même si quelques larmes se mélangent à notre boisson.
Bien triste nouvelle en ce début d’année,…
Robert était un ami, simple et bon, un heureux de la vie.
Nous serons désormais encore un peu plus seuls…
envoie nous de tes belles images et repose en paix.
Souvenir: j’avais vendu à Robert ma première voiture: une VW « variant » spéciale afrique du nord. Il l’utilisais pour aller à Varsovie: ce brave chariot tenait bien neige et froid mais a fini par échouer sur une route lointaine.
bonne route Robert!
Je garde un bon souvenir de M. Gensburger.
Je viens de découvrir avec beaucoup de retard le décès de Robert…
Que dire, je n’ai pas les mots qu’il faudrait.
Robert, j’ai été ton assistant dans les années 80 et grâce à toi j’ai acquis mon niveau en photo et je t’en serais toujours reconnaissant.
J’ai toujours des souvenirs émus des stages d’arts plastiques animés par Jean Demier et toi auxquels j’ai eu la chance de participer.
J’entends encore nos discussions photographiques passionnées, jusqu’à tard dans la nuit, lorsque tu nous avais invité dans la vielle ferme que tu restaurais non loin de Chartres.
Permets moi une dernière fois de te taquiner avec le surnom que nous t’avions donné à l’époque (moi, Anne et Hélène) :
so long « Camembert » ta gentillesse, ton humour et ta pipe me manqueront !!!